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Patrick Jude

PATRICK JUDE...
Dans la voûte solaire de Banyuls sur mer

EMOTIONS

Les émotions surgissent soudainement et elles ont cette vertu de modifier notre état dans l’instant. Une peinture vue une seconde est capable de bouleverser. Mais si l’émotion est fulgurante, elle s’estompe aussi rapidement et c’est tant mieux pour notre santé mentale. « Le sentiment est altérable et inconstant », nous dit Robert Musil qui s’y connaissait sur le sujet (1). Mais c’est là que tout se complique, une œuvre n’est pas que cela. Au-delà de ce premier émoi elle peut proposer de nous installer dans le temps du « comprendre ».

La peinture pose des questions et pour aboutir aux solutions il faut de la durée, aussi bien pour le peintre que l’observateur. « Comprendre » c’est une vraie joie, c’est un instant proposant un retour sur soi qui lui durera. Baudelaire qui fut également critique d’art attribuait au fait de « comprendre » une valeur équivalente à l’émotion. Les mots de ses poèmes pensait-il, étaient comme les touches de couleur dans une peinture et surtout celles de Delacroix qu’il admirait.

Pour le peintre « le temps », c’est celui qu’il passe à surmonter des obstacles et c’est celui de sa création.
Pour le regardeur c’est celui où il cherche à interpréter les raisons de son plaisir. Et peu importe si l’un ou l’autre ne partagent pas exactement les causes et raisons les plus intimes de la toile, ce qu’ils partagent c’est le fait que le « temps passé à faire la chose est dans la chose »(2). Et cela se sent.

Me convaincre de cette réalité m’a obligé de revenir devant le même paysage du Patinir3. La première fois bien entendu les émotions, de celles qui viennent tout à coup. Mais il y eut beaucoup d’interrogations aussi. Le paysage que je regardais avait une immensité inattendue alors qu’elle n’était destinée à ne montrer qu’une historiette biblique, La huida de Egipto. La profondeur de la vision va des plis du vêtement du premier personnage jusqu’au ciel et l’infini en passant par tous les reliefs qui n’existent que dans la mémoire du peintre, puisqu’il ne pouvait pas les voir. Comment s’y prenait-il le Patinir ?.

Ne pouvant voir derrière ces premières collines proches, il élevait l’imaginaire de son œil dans les airs pour aller regarder derrière. Puis, gêné de nouveau par d’autres montagnes il montait plus encore pour rendre compte d’une vue plongeante des contrées lointaines hors de la vue. Patinir (3) pliait l’espace entier pour qu’il rentre dans la toile. C’est un univers courbe qu’il désignait, anticipant Galilée.

J’avais compris quelque chose, et même si c'était différent de ce que le peintre lui-même avait pensé, (comment savoir s’il pensait vraiment à la sphéricité de notre monde ?) j’avais établi une relation avec sa peinture, tout à la fois sur l’espace et le temps. C’est cela une peinture, sa capacité de poser des questions et de proposer des réponses avec des moyens plastiques qui ouvrent des portes à la rêverie et une éventuelle fraternité avec un peintre dont la carte d’identité, dans le cas de Patinir, dirait qu’il a cinq siècles d’âge.

PAYSAGE

À chaque paysage, sa logique. Il est fait des forces de la nature et de l’empreinte que l’homme y laisse. C’est le cas pour ces vignes autour de l’atelier de Patrick Jude, des milliers de terrasses, des kilomètres de murettes et rigoles qui ont redessiné les vallées et les ont habillé sans les dénaturer. Un travail architectural d’une grande délicatesse, l’intelligence
« Dorienne », celle capable de tenir le paysage comme le matériel fondamental de l’ouvrage. Paysage et architecture, une seule chose et très rare.
Si on voulait faire l’inventaire des peintures inspirées par ces vignes, il faudrait mobiliser une faculté, et pourtant il y en a peu qui offrent à comprendre la somme de ce qui les compose. Comme tous, en regardant ces vignes, nous sommes submergés par la violence des changements de couleur, l’entrelacs des terrasses et une complexité qui correspond néanmoins à une logique, chacun saisissant que derrière son économie agricole faite par d’habiles constructeurs, existent les traces les plus anciennes de la nature.

Dans une petite galerie de Collioure, le "Tenyidor", étaient montrées une dizaine de toiles de Patrick Jude. C’était un inventaire complet. L’architecte n’aurait pas mieux relevé la mesure qu’a imposée l’homme à ces émergences de pierres schisteuses. Ce paysage est une mosaïque en perpétuel changement. Il n’est pas de saisons qui en suivant l’agencement des parcelles, n’y impriment sa palette. L’œil n’est pas dupe et sait que derrière cet écheveau minéral, une répartition harmonieuse se tient. Il y avait aussi dans chacune de ces toiles le compte rendu de la lumière solaire de la voûte au dessus. Toutes ensembles c'était une sorte d'abaque des saisons.
Il faut bien regarder ces premières toiles des vignes, elles sont rassurantes, nous savons où nous sommes, aucun observateur ne peut se sentir complètement perdu. Mais regardez bien, car au-delà de l’illusion figurative, ce sont les profondeurs de cette géologie qui posent les questions auxquelles le peintre va devoir trouver ses réponses. Mais qu’est-ce donc l’essence intime de ce paysage qui nous touche dès la première contemplation ? À quelle structure interne obéit-il ?

 

 

RENCONTRE

A l'occasion d'une visite dans son atelier l'année suivante, je découvrais de nouvelles toiles. Les mêmes vignes. Mais le langage précis initial n’avait plus tout à fait cours. Les frontières et rives de ce carrelage de cultures et garrigues avaient le premier rôle. C’est la fonction, la trace visible d’utiles contours qui en organisait la composition, c’est-à-dire toutes les choses sur lesquelles on trébuche quand on se promène à pied là dedans. Les règles optiques ou perspectives n’avaient pas été invitées dans la toile, une ouverture profonde avait eu lieu. C’est une autre réalité sensible qui commençait à se donner à l’œil.

Dans cette nouvelle série, on découvrait un paysage différent de ce que le simple regard permet, celui qui se cache à l’ombre d’évidences pourtant bien là dans les vallées. Des vignes comme des îles entourées de buissons, d’autres abandonnées au milieu des genêts, données pour telles juste par une couleur, une matière. Une vigne abandonnée c’est une histoire d’amour qui finit mal. Et cela il fallait que le peintre passe des heures, courbé sur les châssis pour en raconter l’histoire. Le permis de circuler dans ce paysage était entamé, le code en cours d’élaboration.
De retour dans cet atelier encore une année passée, les toiles sur le thème offraient de nouvelles pistes, car de perspective il n’était plus question.
C'était la morphologie intime des vallées, rencontres de deux versants sur une crête, courbe d’un chemin ou de la rivière qui tronque et coupe des parcelles trop proches, coups de couteau dans l’unité des alignements des vignes que sont les drains en pierre. Et tout cela en s’émancipant de toute figuration, selon un point de vue quasiment aérien, presque en plan, comme pour tout englober. Le vocabulaire des premières toiles se retrouvait là, à leur authentique place, non plus dans l’optique traditionnelle, mais dans « le comprendre ». Patrick proposait maintenant un canevas de lecture strictement fait de « sa peinture ».
Le code est pictural, les vignes sont « une », toutes signifiées par une seule indication radicale qui contient pourtant toutes leurs différences. Les rigoles, ou « agouilles », qui font que le paysage des terrasses tient contre l’érosion, sont transposées dans la toile pour qu’elle aussi tienne.
Chaque morceau de ce paysage fantastique y trouvait son expression uniquement par les outils plastiques que le peintre a utilisés durant ce temps où probablement il est passé de victime de sa fascination (il faudra lui demander) à ses solutions, les siennes.

Regardez les vignes, regardez les toiles, c’est dans ces dernières que l’on retrouve la dimension profonde du paysage mise au jour.
Mais comment s’y prend-il pour faire rentrer tout le paysage dans la toile ?
Peut être qu’il courbe l’espace dans l’autre sens, ou mieux dit, il le déplie, il l’étale. C'est cartes sur table pour un jeu impliquant une géologie hostile, un ciel dominateur et le travail de plusieurs générations.

Patrick Jude connaît ces vallées depuis son enfance, il y vit, il les voit se tordre sous les intempéries, changer de masque sous les éclats de soleil et des nuages soudains qui rythment ce que peut saisir l’œil.
Regardez ces vallées, elles souffrent. Regardez les peintures de Patrick, la souffrance y est.. Il est des peintres qui acceptent le sacrifice d’en rendre compte. Mais pour cela il faut prendre le temps de « comprendre ». C’est ce qu’il a fait, il l'a pris.

A Banyuls sur mer , printemps 2019, Germinal Rebull

1 Robert Musil dans "L'homme sans qualités "

"Un sentiment se modifie dès l'instant où il dure : il n'a ni durée, ni identité; il doit être renouvelé. Non seulement les sentiments sont altérables et inconstants (comme chacun le sait et le dit), mais ils le deviendraient encore dès l'instant où ils ne le seraient pas. Dès qu'ils durent, ils perdent leur authenticité. S'ils veulent tenir, il faut qu'ils renaissent constamment, et même alors ils deviennent autres. Une colère qui tiendrait cinq jours ne serait plus une colère, mais un trouble mental : elle sechange en pardon ou en vengeance, et tous les sentiments subissent une évolution analogue

2 Citation empruntée à Bernard Noël, écrivain et dramaturge

3 Joachim Patinier, Patenier, ou Patinir, né vers 1483 à Dinant et mort
en 1524 à Anvers.Peintre et dessinateur de style flamand de la Haute Renaissance

 

Principaux repères

Parcours professionnel

  • 1995-2009 Chargé de Mission au Service Educatif et Culturel du Musée d'art moderne de Céret
  • 1968-1995 Professeur à l'Ecole Nationale Supérieure d'Art de Limoges
  • 1965-1967 Etudes à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts de Nancy
  • 1963-1964 Etudes à l'Ecole des Beaux-Arts de Perpignan


Expositions collectives

  • 2008 Perpignan et la fièvre de mai 68, Couvent des minimes, Perpignan
  • 1997 Le Sacré dans l'art contemporain, Halle au poisson, Perpignan
  • 1986 Salon International de Montrouge
  • 1985 Cas de figure, Angoulème, Edimbourg, Dôle
  • 1984 Vivant | Artificiel, Festival d'Avignon
  • 1983 3 artistes, 3 tendances, Nuremberg, Rotembourg, Lauf, Allemagne Fédérale
  • 1980 Université Occitane d'été, Espace Jules Salles, Nîmes
  • 1975 Maison de la Culture, Chalon-sur-Saône
  • 1973 Salon des réalités nouvelles (en marge), Vincennes Rencontres Internationales, La Rochelle
  • 1972 Ecole Spéciale d'Architecture, Paris Impact II, Musée d'Art Moderne de Céret
  • 1971 Ecole Nationale Supérieure d'Aéronautique, Toulouse

Expositions personnelles

  • 2013 "VIGNES EN VACANCE" Maureillas, Musée du Liège
  • 2012 "Feixes"Céret, La Capelleta
  • 2011 "Parcelles inhabitées, l'hiver de la vigne" Galerie du Tenyidor - Collioure
  • 2009 "Portraits de famille en 26 m2.", Musée d'Art Moderne de Céret
  • 2008 Galerie Athanor - Marseille (avec J.L. Vila)
  • 2006 Cinémaginaire, Argelès-sur-Mer
  • 2004 Musée d'Art Moderne de Collioure
  • 2001 Galerie Athanor, Marseille
  • 1994 Galerie Contraste, Limoges
  • 1990 ACAPA hôtel Saint Simon, Angoulème Galerie du Haut Palmier, Montpellier
  • 1989 Centre Culturel, Limoges
  • 1987 Musée d'Art Moderne de Céret
  • 1985 Ecole Nationale Supérieure d'Art, Limoges
  • 1984 Ecole des Beaux-Arts, Clermont-Ferrand
  • 1983 Galerie Contraste, Limoges
  • 1981 Galerie Contraste, Limoges
  • 1976 Centre Culturel, Brive Galerie Municipale, Limoges
  • 1975 Galerie Alternative, Paris CIRCA, La Chartreuse, Villeneuve-lez-Avignon
  • 1974 Galerie Athanor, Marseille
  • 1973 Galerie Didier Guénand, Limoges
  • 1970 Galerie Saint-Roch, Céret

Creuser son sillon

« Creuser son sillon », comment ne pas charger ces mots d'un sens particulier devant la dernière série de peintures de Patrick Jude ? De petites dimensions pour la plupart (des carrés de cinquante ou soixante centimètres de côté), elles se présentent en même temps comme des paysages réalistes vus de haut et comme des abstractions, sans que l'on puisse affirmer à première vue qu'une intention primerait sur l'autre. Ses lignes diagonales parallèles qui rythment chaque format sont à la fois les sillons des champs de vigne représentés et les quelques sillons têtus sur lesquels s'acharne Patrick Jude depuis voilà longtemps déjà, des sillons artistiques, cela va de soit. Parcelles inhabitées, tel est le titre, bien qu'on y puisse apercevoir de toutes petites maisons simplifiées dans au moins six de ces toiles. Maisons jouets, comme des garages d'enfants ou des maisons de Monopoly, elles extirpent les quinze toiles d'une lecture conventionnelle. Elles renvoient l'abstraction à une simplicité jamais atteinte, même par l'abstraction minimale,
comme l'image du cabanon ou de la cabane du jardinier renvoie à un temps, disparu, d'avant l'industrialisation. Telle est aujourd'hui la peinture de Patrick Jude, une stratification de forme et d'engagement. Ce qu'elle a, à coup sûr, toujours été, mais dans d'autres façons, sans la hauteur de vue, au propre et au figuré, de ces parcelles inhabitées. Un genre de retrait un peu hautain, car certainement désespéré de n'avoir pas pu ou su, par l'utilisation de l'humour, la dérision, le sarcasme, l'ironie, le jeu de mot et de couleur, la causticité, l'esprit, la malice et le sous-entendu, transformer la face du monde à l'égal de sa peinture. Dans le même entretien avec Alain Viguier, plusieurs fois cité dans ce texte, Patrick Jude avoue ceci : « Ce débordement me pousse de plus en plus vers une quête de rigueur, mais j'ai encore du mal à me détacher du phénomène iconographique, car les images contiennent pour moi des secrets gigognes que j'aime à démonter. Les techniques différentes que j'utilise sont prétexte pour faire glisser le contenu originel vers d'autres significations, d'autres lectures et si celles-ci véhiculent de l'idéologie, à chacun de l'interpréter ». En espérant que l'artiste continue de déborder longtemps des chemins routiniers, des équivoques esthétiques et des usages de sa propre peinture.
François Bazzoli Printemps 2011

Extrait - François Bazzoli Printemps 2011

Jude l’obstiné

Situation

La disparition des écoles, des mouvements, des manifestes, des groupes et des rassemblements engendrés par les artistes eux- mêmes a délité, peut-être irrémédiablement un tissus plastique et esthétique qui a grandement fait du vingtième siècle ce qu'il nous apparaît maintenant, cent ans de stimulation, de provocations et de déclenchement d'idées. Cette disparition, ces disparitions n'étaient pas une fatalité, une espèce d'ensablement de l'esprit de coopération du groupe. Que l'individualisme forcené soit une conséquence de la disparition des idéologies communautaires, on ne peut guère le nier. Qu'elle ait été poussée par les pratiques solitaires qu'induisent les comportements de rétractation acquis devant les écrans et les claviers de tous poils, qui en doutera ? Mais comment imaginer qu'un artiste puisse se comporter comme un vulgaire consommateur d'amusements médiatiques, alors qu'il a toujours été (pour les plus artistes d'entre les artistes) un créateur, de formes, de pensées, d'explorations. De plus, le goût d'aujourd'hui pour les réseaux sociaux et les sites de conversation et d'échange aurait pu restaurer les connivences artistiques et les encouragements aux actions plastiques, comme il y eut des apéritifs sauvages, il y aurait pu avoir des manifestations créatives et sauvages instantanées.

L'anéantissement des groupes et des expositions de groupe (au sens le plus large du terme) a mis hors visibilité un certain nombre des créateurs du dernier tiers du siècle dernier. Non pas qu'ils aient cessé de peindre ou de sculpter, non pas qu'ils soient morts dans l'indigence ou l'infamie, mais un effacement relatif les a relégués dans un coin de la mémoire, là où se situe parfois l'histoire non officielle de l'art. Toujours vivants, toujours créant, mais n'ayant aucune envie de satisfaire aux besoins du grand porte-voix médiatique pour creuser leurs sillons. On verra un peu plus loin que l'expression « creuser son sillon » convient magnifiquement à Patrick Jude, l'un de ses
artistes éloignés de l'affairement artistique actuel. Une œuvre cohérente et sensible peut se développer en marge des systèmes plus ou moins déclarés, plus ou moins officiels, plus ou moins académiques. Se tenir dans la marge ne veut pas dire obligatoirement être marginal, puisque ce sont les marges qui délimitent la forme même de ce qui se prend pour le centre.

Accident

Si son chemin ne croise pas nécessairement, et l'éloigne plutôt de celui des galeries et des coteries, cela ne veut pas dire qu'il ne croise plus ou n'a pas croisé celui de l'art. Grâce à son métier initial de professeur à l'école nationale des beaux-arts de Limoges pendant une très longue période, puis sa seconde carrière de responsable pédagogique au Musée d'art moderne de Céret, ce sont toutes les formes d'art et d'artistes (vieux, morts et presque morts, jeunes, en formation et en devenir, pédagogues et formateurs aussi) que Patrick Jude n'a pas cessé de rencontrer, de manière fortuite ou volontairement. Et surtout ceux qui s'accrochent aux cimaises des musées, les anciens et les modernes, les vrais et les imaginaires, issus de l'école de Fontainebleau ou du mouvement baroque, du néoclassique ou de l'art japonais. Ceux-là ont été ses professeurs et ses gardes-barrière, et ont entretenu la flamme de l'imagination et du désir. Ils lui ont permis aussi de peaufiner et de maximaliser ses études de communication et toutes les règles apprises sur le terrain. Ils lui ont permis surtout de faire se rencontrer les formes picturales d'aujourd'hui, rugueuses simplifiées, empâtées, ébauchées, abstraites, juxtaposées et volontairement primaires (surtout en ce qui concerne la couleur), et celles de l'histoire fantasmée de l'art : érudites, élégantes, finies, superposées, fondues, harmonieuses, figuratives, méthodiques. Mais il ne s'agit pas d'une lutte à mort, une opposition définitive. Ce n'est qu'une position géographique entre le passé et le présent, la frontière d'où observer deux champs différents, seulement séparés par la coupure de l'Histoire. Il ne prend parti ni pour l'une ni pour l'autre, trop heureux que cette dichotomie nourrisse son penchant pour l'image contrariée, pour l'allusion coquine et
pour la greffe surprise. Il le dit d'ailleurs lui-même, dans un entretien avec Alain Viguier, en 1989 : « En schématisant, je peux définir ma peinture comme iconographique, paradoxalement iconoclaste. Je suis aussi attiré par l'esprit baroque. Ces emprunts, comme tu dis, sont ceux qui se rapprochent le plus de mes obsessions, de ma fascination pour certaines images à forte signification rattachées à l'histoire même de ma peinture, de l'art, à la mémoire collective, l'imaginaire de l'homme, de sa préoccupation d'existence et que je considère toujours comme une question essentielle dans notre humanité contemporaine qui s'éloigne de plus en plus de ses racines culturelles ».

Racines culturelles, c'est sans doute là un des nœuds de l'affaire : nos racines culturelles ne proviennent pas spontanément de notre naissance. Les siennes, à sa naissance, sont d'abord régionales, culturellement régionales si on veut. Ses connaissances de peintre et d'honnête homme commencent avec des études publicitaires, une culture et des images de son temps. Mais il n'avale pas tout rondement, sans mâcher ni réfléchir. Lorsqu'on lui commandera une affiche pour Coca-Cola, à ses débuts, il propose le contraire de ce que le commanditaire attend : un projet sombre, bleu nuit, là où on demandait la jeunesse, la gaîté, l'accroche instantané, la couleur. Finalement, à ce moment précis, la réponse de Patrick Jude est mélancolique. Nulle Amérique dans ce projet-là, nulle propension à la joie de vivre. En même temps que les règles de la publicité, il en a compris l'idéologie, les séductions instantanées, les stéréotypes et les pièges : « J'aime l'esprit de certaines pubs actuelles, l'apparence insolente des images, la rapidité des clichés, le choc de la cohabitation de certaines images paradoxales. Tout cela pétille quelquefois d'invention et d'humour. Quelques bulles dans la tête, mais ça s'arrête là. J'ai fait des études d'Art plastiques en section publicité, cela se voit, bien entendu. La peinture et bien plus complexe, j'en fais l'expérience tous les jours », dira-t-il, longtemps après.

Déflagration

Les premières expériences sont donc la promotion publicitaire, la peinture, mais aussi l'intervention, ni performance, ni spectacle, mais culture de l'urgence. Participant aux grandes fêtes collectives des années soixante-dix du vingtième siècle, « Impact II » au Musée d'art moderne de Céret en 1972, aux « Rencontres internationales » de La Rochelle en 1973, « Plus 500 » en 1973 à Aix-en-Provence ou à « Les artistes sur les pavés » à Angoulême, en 1978, c'est avec des travaux au contact des spectateurs et des badauds qu'il se signale. Non pas des images figées, mais des idées en mouvement. Ses prises de position antimilitaristes, anti-système plus exactement, le conduisent à faire faire par les visiteurs la performance attendue. Lorsqu'il expose à Angoulême, en 1978, pendant la manifestation « Les artistes sur les pavés », c'est pour montrer des uniformes suspendus dans la rue, que les passants peuvent découper à la manière qui les agrée pour ensuite en emporter les prélèvements dans des enveloppes. Mais après quelques découpages et deux jours de présence, la manifestation est interdite. Sans doute pas seulement pour le travail de Patrick Jude, mais aussi parce que son état d'esprit est partagé par une partie des artistes et des participants. De toute façon, les réactions à ce travail s'avèrent contrastées et presque sociologiques: en dessous de trente ans, cela plaisait. Au-dessus de cinquante ans, cela faisait hurler.
 

On n'avancera pas que tenter de faire hurler est resté une constante de son travail, mais on n'en pensera pas moins. Ou, pour nuancer, on dira que Patrick Jude est souvent hanté par un long cri intérieur que les errements du monde suscitent ou réactivent. Il suffit de rapprocher certains titres d'œuvres de l'exposition du musée de Collioure, en 2004, pour être renseigné sur ses positions face au monde, précises ou tangentes. Mis bout à bout, cela donne comme une litanie, ou plus exactement un poème :
• J'apparais, je brille, je disparais.
• Pouvoir et territoire.
• Territoire et pouvoir.
• J'entends pas, je lis, je crie.
• J'entends, je ne vois pas, mais je répète.
• J'entends, je vois, mais je me tais.
• Tout n'est pas encore noir.
• Nous et les quatre coins du monde.
• La lévitation des élus.
• La protubérance du politicien.
• L'irrésistible ascension du Web.
• Pendant que la cité dort.
On aurait pu aussi bien grouper les titres d'autres séries picturales et le résultat en eu été également probant, que ce soit sur l'emploi de la couleur, de la citation et de la référence. Mais en 2004 et à Collioure, c'est une certaine vision du présent comateux, du politique frelaté et du suivisme général qui se fait jour en une peinture-découpage et -assemblage, tournant autour de la modélisation de l'art et de la société. Que ce soient dans les titres et dans une certaine écriture que se fasse le commentaire est la preuve de la position centrale de sa peinture dans l'expression de ses sentiments. « Il est vrai que se servir d'images n'est pas aussi facile qu'il y paraît, surtout quand celles-ci sont déjà connotées en appartenant à la mémoire collective. Les réutiliser est, je crois un acte politique (...). ».

Contamination

Cette mémoire collective dont parle Patrick Jude est, d'un même mouvement de la pensée, celle de la simplification publicitaire et de la complexité de la référence, superposées autant qu'imbriquées, en un résultat parfois confondant. De sa faculté et de sa facilité à regarder autour de lui et en arrière (conduite un tantinet dangereuse), il tire des effets surprenants. Rien ne lui fait peur : les allusions graveleuses et les réductions signalétiques, les contenants sociologiques et les contenus politiques, traités en une sauce picturale brève. Une fois la forme définie, le tableau s'organise par glissements et chevauchements. Qu'il s'agisse de peinture, de découpages ou
d'assemblages, c'est une cohérence hors-temps qui régit les ensembles. Pas question de se doter de la faculté du plasticien contemporain qui peut s'affubler du statut de vidéaste, d'infographe ou d'installateur (la liste n'est pas close) pourvu que l'œuvre en cours le réclame. Jude est peintre envers et contre lui-même et peintre il reste. C'est de ce statut revendiqué qu'il s'autorise pour changer de genre et rester quand même dans la peinture. Et l'on s'interrogera fructueusement pour savoir si les uniformes découpés de 1978 n'étaient pas également de la peinture, déguisée en intervention. Sans chronologie particulière et en sautant les périodes et les époques, on constate qu'un même esprit régit l'invention face au format et à l'idée.

Dit-il autre chose quand il affirme en 1989 : « En ce qui concerne ma peinture ou le style de ce que je peins, j'essaie bien évidemment de m'imposer une rigueur qui peut, par sa constance, engendrer le style (...). De manière générale, le style se rattachait à une école, un atelier, il y avait danger de s'en écarter. Chaque rupture déclinait un nouveau style. La multiplicité et l'éparpillement le décomposent ». Lui ne s'éparpille guère, comme on peut le constater facilement à chacune de ses étapes, combinant l'obsession de l'artiste et l'obstination du peintre. Que peint-il d'autre que son sens de la peinture en maintes occasions, occultant le sérieux de sa quête sous un humour impertinent. On n'en retiendra qu'un seul exemple, mais superlatif, celui du tableau « Vite du rose », daté de l'an 2000. On est confronté à un autoportrait sans ressemblance puisque celui-ci en est encore, pour partie, à l'état de squelette. Sous la peinture pointe le crâne. « Vite du rose », associe la couleur chair au maquillage du thanatopracteur, l'acte d'introspection qu'est un autoportrait à une coquetterie. Plaisanterie, pensera-t-on. Pourtant, Patrick Jude pratique une méthode des plus classiques dont on rencontre maints exemples chez David, ce même David dont il utilisera le Marat assassiné. Quelle méthode ? Celle qui consiste à construire un personnage non sur modèle, mais en dessinant d'abord son squelette, puis son enveloppe charnelle pour terminer son visage et par ses vêtements. Si le style de Jude ne le rattache qu'à lui-même, à son grand soulagement, les méthodes qu'il utilise pour y parvenir l'insèrent dans un arbre généalogique de l'art, non contraignant puisqu'il peut en élaguer ou épaissir la ramure à volonté.

Dans un article intitulé « La notion de style », Meyer Shapiro observe que « les spécialistes ont rapidement remarqué que les traits qui constituent un style ont une qualité en commun. Ils ont tous l'air d'être marqués par l'expression de l'ensemble, ou bien il existe un trait dominant auquel les éléments ont été adaptés. Les différentes parties d'un temple grec ont l'allure d'une famille de formes. Dans l'art baroque, il existe un goût du mouvement qui entraîne l'affaiblissement des limites, l'instabilité des masses et la multiplication de larges contrastes. Pour beaucoup d'auteurs, qu'il s'agisse d'un individu ou d'un groupe d'individus, un style est une unité rigoureuse qui parcourt tout. L'étude stylistique constitue souvent une recherche de correspondances cachée, que l'on explique à l'aide d'un principe organisateur déterminant à la fois le caractère des parties et la disposition de l'ensemble ». Écho à la citation de Patrick Jude sur le style, sur sa recherche d'un style. Écho prolongé par un fragment de citation que l'on retrouvera dans son intégralité en fin de ce texte : « Les images contiennent pour moi des secrets gigognes que j'aime à démonter ».

En poursuivant la lecture du texte de Meyer Shapiro, on trouve plus loin, à la fin du paragraphe qui suit la citation précédente, cette précision : « Le sentiment de l'ensemble se retrouve dans les parties les plus minimes ». Étrange qualité qui permet de reconnaître un style en son entier ou celui, isolé, d'un artiste sur le moindre fragment, le plus petit détail. N'était-ce pas cette particularité qui amenait les historiens des siècles antérieurs à nommer un maître anonyme d'un attribut que l'on retrouvait, immuable et identique, dans quelques représentations ?

Si l'on veut tenter l'expérience avec tout ou partie de l'œuvre de Patrick Jude, on s'exposera à quelques rigolades et à de plus grandes perplexités. D'abord, l'insistance du format carré s'impose de lui-même, pris dans toutes ses dimensions, de la plus petite à la plus grande, des années mille neuf cent soixante-dix aux toiles les plus récentes. Bien sûr, quelques rectangles apparaissent ça et là, pour mieux faire ressortir la récurrence. Mais est-ce pour différer la reconnaissance ou mieux la diluer ? Un autre cas de figure se trouve dans l'insistance avec laquelle apparaissent, au début des années deux mille, de petits bonshommes schématiques en relief ou peints, découpés ou dessinés. Tout à coup, ils sont partout. Ils succèdent à des formes plus complexes, plus sérieuses. Sont-ils les héritiers miniaturisés des effigies peintes par Le Caravage ou François Clouet ? Sont-ils ce qui reste seulement des références d'hier pour les artistes d'aujourd'hui ou ne sont-ils que les vagues souvenirs d'une fastidieuse leçon désapprise rapidement par le monde contemporain ? Un dernier exemple avant qu'une conclusion ne s'impose ? L'emboîtage du masculin et du féminin que l'on retrouve ça et là, mais pas par hasard, sous diverses et surprenantes configurations. Plutôt qu'une image leste, il faudrait y lire une sorte de Ying et de Yang occidental, apte à reconduire une vision judéenne, présente à petites doses dans presque toutes ses figures, dans cette obstination déjà rencontrée à construire son style et creuser son sillon.

Dissémination

« Creuser son sillon », comment ne pas charger ces mots d'un sens particulier devant la dernière série de peintures de Patrick Jude ? De petites dimensions pour la plupart (des carrés de cinquante ou soixante centimètres de côté), elles se présentent en même temps comme des paysages réalistes vus de haut et comme des abstractions, sans que l'on puisse affirmer à première vue qu'une intention primerait sur l'autre. Ses lignes diagonales parallèles qui rythment chaque format sont à la fois les sillons des champs de vigne représentés et les quelques sillons têtus sur lesquels s'acharne Patrick Jude depuis voilà longtemps déjà, des sillons artistiques, cela va de soit. Parcelles inhabitées, tel est le titre, bien qu'on y puisse apercevoir de toutes petites maisons simplifiées dans au moins six de ces toiles. Maisons jouets, comme des garages d'enfants ou des maisons de Monopoly, elles extirpent les quinze toiles d'une lecture conventionnelle. Elles renvoient l'abstraction à une simplicité jamais atteinte, même par l'abstraction minimale,
comme l'image du cabanon ou de la cabane du jardinier renvoie à un temps, disparu, d'avant l'industrialisation. Telle est aujourd'hui la peinture de Patrick Jude, une stratification de forme et d'engagement. Ce qu'elle a, à coup sûr, toujours été, mais dans d'autres façons, sans la hauteur de vue, au propre et au figuré, de ces parcelles inhabitées. Un genre de retrait un peu hautain, car certainement désespéré de n'avoir pas pu ou su, par l'utilisation de l'humour, la dérision, le sarcasme, l'ironie, le jeu de mot et de couleur, la causticité, l'esprit, la malice et le sous-entendu, transformer la face du monde à l'égal de sa peinture. Dans le même entretien avec Alain Viguier, plusieurs fois cité dans ce texte, Patrick Jude avoue ceci : « Ce débordement me pousse de plus en plus vers une quête de rigueur, mais j'ai encore du mal à me détacher du phénomène iconographique, car les images contiennent pour moi des secrets gigognes que j'aime à démonter. Les techniques différentes que j'utilise sont prétexte pour faire glisser le contenu originel vers d'autres significations, d'autres lectures et si celles-ci véhiculent de l'idéologie, à chacun de l'interpréter ». En espérant que l'artiste continue de déborder longtemps des chemins routiniers, des équivoques esthétiques et des usages de sa propre peinture.

François Bazzoli - Printemps 2011

Patrick Jude, Mimétisme.

Sur la plage, il y a des années, tout ce qu’il racontait n’avait de sens qu’illustré par le jeu habile et expressif de ses mains.
Et raconter c’était son affaire. Il parlait beaucoup et ses mains en mouvement, c’étaient des sous-titres. Ce qui faisait que, sans médisance aucune, si ce qu’il racontait restait hors de portée, et bien grâce à ses gestes on comprenait.
Toujours est-il, qu’il a fait de cette expertise acquise dès ses premiers émois, là sur la plage, son métier. Il raconte et ses mains traduisent.
Donc il est peintre.
Pour des raisons de rédaction, il faut aller à l’essentiel, mais il faut toutefois préciser que pour toutes les choses de sa vie, il procède selon une méthode en vigueur dans les laboratoires où l’on réalise des satellites. Là où pas un cheveu ne traîne, où tout est pesé, évalué et contrôlé, pour garantir le meilleur résultat. Qu’il prépare un cadre, une toile qu’il achète un sécateur ou des espadrilles, tout procède de cette méthode. Il n’y a qu’à voir comment il soigne l’olivette attenante à sa maison, une pente de cailloux parfaitement agencée en terrasses avec les oliviers à leur place exacte. Idem pour les outils sur l’étagère de l’atelier, on y détecte à peine les traces de son travail tellement c’est rangé... et de bonne qualité.
Patrick dispose désormais d’une œuvre. Il lui suffisait de raconter en appliquant sa méthode, ce qui est simple dans l’énoncé, mais plus difficile qu’il n’y paraît pour y parvenir.
Aujourd’hui, ayant fait le tour de tellement d’affaires qui ont jalonné notre temps, après les avoir mises sur toiles, il trouve que peindre des vignes qui sont autour de son atelier, c’est une histoire largement suffisante pour que ses grands principes mentionnés plus haut soient manifestes.
Sur les collines autour de chez lui, les vignes sont réalisées selon une logique stricte. Ce qui n’empêche pas que souvent le résultat est compliqué, voire inexplicable. Les reliefs sont inattendus et il y a de curieux accidents partout. C’est fait de murettes qui soutiennent les coteaux, des tas de canaux traversants, et autant de déversoirs et petits aménagements qui encaissent les intempéries. Tout cet attirail peut être consigné dans une longue liste de noms catalans dont on épargnera le lecteur. Après tout ce n’est pas ici un manuel de vigneron.
Ce qui est remarquable, c’est que Patrick Jude, à force de raconter ces vignes, de les peindre, s’essayer sans doute lui-même à les comprendre, il les simplifie, cherchant à n’en rendre que le cœur. Partout où les yeux peuvent porter, il cherche une réponse à ce qui est l’esprit d’une relation entre la nature et une activité humaine. Cela est un thème qui lui est cher, et peintre qu’il est, il en rend compte dans ses toiles.
Là commence la magie. Au fur et à mesure qu’il s’approche d’une vérité des formes et des couleurs, ses mains se fâchent. Tout ce qu’il enlève de superflu, tout ce qu’il laisse de coté pour éclaircir sa narration, absolument tout se retrouve dans ses mains. Les pleins et creux, les reliefs tortueux des cailloux et des ceps, toutes ces aspérités se glissent dans ses phalanges. Ce qui n’est plus sur la toile se retrouve dans ses doigts. Pour lui, c’est une maladie, et il souffre assez pour qu’on en soit convaincu. Mais cette affaire a des précédents, tel ce gitan célèbre qui offrit le meilleur de sa guitare avec les deux doigts que la vie lui permit de conserver.
C’est peut-être aussi le résultat d’un mimétisme involontaire, d’une immersion profonde pour aller chercher des fraternités cachées, mais tout aussi significatives, qui existent entre le paysage et nos rêves.
Bien sûr, quelques tenants des Olympes de la psyché affirmeraient que tout cela s’expliquerait par l’histoire d’une figure mythique qui d’autorité postulerait que la souffrance est en fait une merveille. Ceux-là disposent d’une espèce de science dont les remèdes abolissent toute interrogation et même l’impossible. Et si l’impossible disparaît, alors à quoi bon se lever le matin.
Il s’agit de tout autre chose. La fascination de Patrick devant l’enchevêtrement des pierres, les alignements et détours de ces lignes qui habillent le paysage, la déchirure de l’esprit qui ne se contente pas d’une surprise béate devant ces collines vêtues par l’homme, tout cela a obligé ses mains à se superposer au dessin fantastique des vignes dans la lumière, à leur part d’irrésolu. Et avec le temps, un peu plus pour chaque toile, il nous dit que notre univers n’est que répétition et l’infini une illusion.
Il nous dit avec un sourire que ses mains, il pourrait les coller directement dans la toile de sa dernière vigne, celle en cours, et ce ne serait que deux pieds de vigne de plus.
La douleur serait une rançon pour saisir un petit fragment de fantastique. Patrick ne la payera pas, il n’est pas du genre à faire des dettes.
La réalité, si elle existe vraiment n’est qu’une succession d’obstacles qu’il faut franchir, et dont on ne tire qu’un atome de sens. Dépassé l’un, il faut aller vers l’autre.
Alors, Patrick Jude raconte, il parle et ses mains font le reste. Il semble heureux, comme quand nous étions sur la plage, c’est tout.

Germinal Rebull

D'UN MONDE A L'AUTRE. 42° 28' 59'' N, 3° 7' 41'' E

Difficile d'ignorer deux mille ans d'Histoire en inscrivant brutalement un simple point GPS pour désigner un territoire entre mer et montagnes qui culminent à 900 mètres, et dont les crêtes constituent la frontière politique, souvent remaniée, et géographique de façon tout à fait naturelle.

Le versant sud, côté Empurdan nous rappelle ce qu'était la genèse d'un paysage resté à l'état sauvage avec quelques traces à peine visibles d'un pastoralisme très localisé. Du côté nord, depuis l'arrivée des Phéniciens et des Grecs puis des Romains, la vigne s'est peu à peu acclimatée. Trilogie méditerranéenne mythique « du vin, de l'huile et du blé », vitis-vinifera est toujours présente et la qualité des vins produits s'est sans cesse améliorée pour nous donner le fameux vin doux naturel de Banyuls appelé il y a très peu de temps encore vin de messe.

En 1936, le décret de l' Institut National des Appellations d'Origine classe le vin produit dans cette zone géographique Appellation Banyuls Contrôlé. La consécration pour deux mille deux cent hectares répartis sur les quatre communes de la Côte Vermeille qui étaient alors autorisées en exploitation.
En quelques décennies seules restent cultivées mille deux cent hectares en morcellement extrême. Est-ce à dire que la vigne se meurt ?


Patrick Jude vit au centre de ce chaos et souffre de n'être qu'un témoin impuissant. Pourtant sa vision est cruciale. Le long cheminement de son travail pictural est décliné en étapes successives où seule la lumière met en relief son témoignage d'alerte : le soleil rasant de fin de journée efface les détails inutiles. Seuls les casots et les terrasses marquent la toile de leur présence inquiétante. Poussière ocre et dorée de schiste, ombres portées, absence de ceps...

Sa deuxième recherche fixe la terre et sa limite maritime. La palette chromatique s'enrichit de nuances vertes, signe évident que la vie continue. Mais le constat intensifie la perte de repères. Tel un triste plan cadastral, l'ocre domine les teintes de vert et l'on cherche en vain quel est le terrain gagné par l'un ou par l'autre : celui du vigneron qui s'accroche aux terrasses, qui renforce inlassablement les murettes de pierres sèches pour éviter que la mince couche arable ne s'écoule avec les violents orages, ou celui de la nature implacable, de garrigue en maquis qui reprend son territoire ?

Tous les jours, dans son atelier, l'artiste constate et témoigne et ses dernières toiles laissent apparaître une note d'optimisme raisonnable. Les couleurs redonnent vie au paysage qui s'envole de la toile. Les parcelles vertes dansent le quadrille, les ocres à l'abandon invitent les jeunes générations pleines d'espoir à leur rendre vie, les griffures des murettes millénaires jouent avec la tramontane.


Le Temps n'est pas encore figé dans les vallées de Banyuls.

Bernard Hospital, Banyuls-sur-mer, le 10 octobre 2016.

Ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 12h30 et de 14h à 19h.