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France

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Marc Gourmelon

A propos de la photographie de Marc GOURMELON

Pour moi, le Beau marche comme le rire, mais à l’envers. Je m’explique :
Pour le rire : un bonhomme marche dans la rue. A un moment donné il glisse sur une peau de banane et tombe. Il y a un effet : c’est la destruction brutale d’une logique : l’homme qui marchait debout, parce qu’il y a la peau de banane, brutalement ne marche plus, et est couché par terre. Il avait l’air de savoir où il allait et maintenant il ne va plus nulle part et semble désemparé. Plus on l’aura présenté chic, sûr de lui, dominateur, sachant vraiment où il va, avec le pas noble et définitif, et plus on appréciera de le voir, après cette charnière de la peau de banane, vaincu, défait, ridiculisé. Après la surprise de la modification radicale des logiques, vient pour le spectateur le rire créé par un nouveau point de vue où la situation du marcheur apparaît brutalement dégradée.

Pour moi l’art marche de la même façon, mais inversée quant à l’effet : le choc artistique existe quand il y a une charnière qui fait passer d’une logique à une autre, d’une situation à une autre, comme pour le rire. Mais dans l’Art, à l’inverse du rire, qui attend une charnière péjorative, il y a une charnière méliorative. Le poète le sait, qui dit à sa bien-aimée : « tu es belle comme un soleil ». Gageons qu’il dirait à son aimée « tu es belle comme une punaise », l’effet serait très différent et porterait le spectateur à rire.

De fait, mon premier réflexe en Art est-il toujours de chercher à comprendre ce que je vois dans une esthétique d'opposition.

Quand je regarde les images de Marc Gourmelon, je me sens trouver qu’il met en scène une présence à partir de petits riens. Je trouve que cela marche avec constance et je me demande pourquoi ça marche si bien.

Et comme je crois en l'esthétique des oppositions, je me dis d'abord, cherchant à comprendre l’effet en moi :

1/ C'est parce qu’il présente ces petits riens avec sérieux et humilité qu'on devient déterminé à les faire marcher et qu'ils marchent. Autrement dit, une démarche opiniâtre densifie ce qui est donné à voir. Mais n'importe quel faiseur dans une démarche de série, aurait ce même vent-là en poupe et l'explication, si elle a sa part, ne suffit pas.

2/ Il y a aussi que les images de Marc portent de l'attention à ce qui est délaissé. Cela aussi, seul, pourrait être assez courant. C'est la base même de la photographie du terrain vague de banlieue, qui a eu tant de succès ces dernières années. Les images d’objets pauvres et abandonnés parlent plus de l’artiste, et de sa capacité à apporter de la valeur, que du sujet. Plus le sujet est faible, et plus l’artiste fait, par le cadrage, une démonstration de force.

 

3/ Arrive un fait nouveau chez Marc Gourmelon : il est un forcené du centrage du sujet. Il contrarie ainsi fortement la neutralité feinte de l’esthétique du terrain de banlieue. Non seulement il impose dans ses images un sujet qui semblerait n'avoir pas de valeur, mais il dit violemment où se trouve cette valeur. C'est-à-dire qu’il force l'apparition de la valeur à un endroit précis. Nous forçant ainsi à assister à l'apparition de la valeur à cet endroit, il dépasse la démonstration de force de l’artiste. L’image devient épiphanique. Nous sommes convoqués

à assister à l’apparition de la valeur, obligés de fixer des yeux l’endroit où cette apparition doit se produire.

4/ Plus loin, mais il faudrait entrer ensuite dans une étude image par image pour le prouver : il y a un jeu positif et plein d'affection avec la chose présentée, un goût bienveillant pour la personnalité hirsute des choses et leur précarité : volonté d'être des choses malgré tout, présence forcenée malgré le vide, rêve malgré la pauvreté, construction malgré le chaos, volonté malgré l'impuissance, vie malgré la mort, joie malgré la tristesse, possibilité d'amour malgré le délabrement des corps, étonnement de l'apparition, voire étonnement mis en scène du fait qu'on puisse soi-même y donner de l'importance : je trouve cela beau quoiqu'il n'y ait rien.

5/ On trouve enfin toujours le sentiment dans les images de Marc Gourmelon que la réalité peut à chaque instant se dévoiler non pas en tant qu'autre Monde mais en tant que densification du Monde présent. Le sens de ses images touche donc plus l'attitude de celui qui regarde que la chose montrée. On trouve, au-delà du procédé classique des oppositions (il y a quelque chose là, et rien autour), un vocabulaire qui invoque des traces (il y a eu quelque chose là et rien autour), la confusion (où y a-t-il vraiment ?), l'utilisation d'écrans (il y a cette chose mais ce n'est pas pour moi), le relevé d'une complicité des matières et des formes (il y a à voir au-delà de l'usage des choses) voire carrément l'impossibilité finale de tout sens, quand on ne peut plus présenter que l'évidence, (le ciel bleu ou le ciel étoilé ne disent ainsi que l'émerveillement de leur apparition : IL Y A).

On reste ainsi longtemps silencieux et troublé devant les images de Marc Gourmelon : on observe ces chemins qui ne mènent nulle part, mais d’où quelqu’un viendra peut-être. On s’émerveille de la présence du moment. On sent en soi une réticence absolue à devoir s’en aller. On est là devant chaque image, figé, les deux pieds au sol, immobile et dans la stupeur.

Henri Peyre 

Marc GOURMELON

Né en 1968 à Landerneau

1995 -1998 ENSP (  Ecole Nationale Supèrieure de la Photographie, Arles ) .

1991-1995  U.T.M. (Université Toulouse le Mirail) - Maîtrise de Psychologie Clinique

Livres

"Ces bruits du monde extérieur " en collaboration avec Charles Juliet

Editions Sabar , Montpellier - Juin 2005

Ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 12h30 et de 14h à 19h.